Article de Jorge Beinstein publié sur le site de la Fédération des Jeunes
Communistes d'Argentine le 14 janvier concernant la crise politique en Argentine.
www.lafede.org.ar
Par Jorge Beinstein.
Cette nouvelle année a fort mal commencé en Argentine. Le conflit qu'a entraîné le renvoi du président de la Banque Centrale, Martín Redrado, a provoqué à son tour une grave crise institutionnelle où s'affrontent deux groupes rivaux, durcissant leurs positions.
D'un côté, une opposition de droite toujours plus radicale, disposant dorénavant d'une majorité parlementaire et dirigée par le vice-président de la République. Cette droite s'élargit toujours plus, jusqu'aux factions les plus réactionnaires du pouvoir judiciaire et des forces de sécurité, tant publiques que privées. Il s'agit d'une force hétérogène, presque chaotique, ne portant que des projets de faible envergure et peu lisibles. Cette droite est également portée par les grands groupes de communication : ceux-ci jouent en quelque sorte le rôle de « parti médiatique » extrémiste ; sa base sociale est un amas très belliqueux, composé de classes moyennes et aisées.
En face, nous trouvons la présidente Cristina Kirchner, résistant grâce au pouvoir exécutif et à ses alliés parlementaires, syndicaux et « sociaux ». On peut qualifier sa position politique de centrisme développementaliste, portant en son sein de nombreuses contradictions. La première d'entre elles, une oscillation permanente entre les deux groupes sociaux qu'elle cherche à séduire : le lumpen-prolétariat qu'elle n'ose pas mobiliser par des mesures économiques et sociales volontaristes ; et les grands intérêts patronaux et autres groupes de pouvoir qu'elle cherche en vain à ramener à elle pour remettre en place le système de gouvernance en vigueur lorsque Nestor Kirchner était président.
A cet éventail de forces politiques locales, il faut ajouter l'interventionnisme des Etats-Unis, toujours plus impliqués dans les affaires et la politique internes argentines depuis l'arrivée de Mr. Barack Obama à la Maison Blanche. Il convient de lire cette ingérence dans le contexte plus large de la stratégie impérialiste américaine qui cherche à reconquérir son pré carré latino-américain. Les signes en sont nombreux dans l'actualité récente : coup d'Etat au Honduras, déploiement de la quatrième flotte, bases militaires en Colombie et autres activités moins visibles mais tout aussi importantes. Ainsi, les dispositifs de renseignement et d'espionnage Etats-Uniens dans la région (CIA, DEA...) sont en train d'être réactivés ; en parallèle se multiplient les opérations impérialistes, associant localement forces politico-militaires, entrepreneurs, groupes mafieux, grands médias, etc.
La vague réactionnaire.
La crise a surgi lorsque le président de la Banque Centrale décida de ne pas appliquer un décret (ayant pourtant force de loi) qualifié de « nécessaire et urgent » lui ordonnant de mettre une partie des réserves à disposition d'un fonds public, lui-même destiné à rembourser la dette externe. Ainsi, Redrado (s'appuyant sur l' »indépendance » de la B.C. Imposée dans les années 1990 par le FMI), défiait la légalité et assumait personnellement les revendications de toute la droite. Et que veut la droite ? Ne pas payer la dette avec les réserves mais avec les recettes fiscales de l'Etat, obligeant ainsi le gouvernement à réduire les dépenses publiques. Or cela aura forcément un impact négatif sur le PIB, l'emploi et les salaires.
A première vue, la crise apparaît comme un affrontement classique sur la question de la politique économique à mener, entre néolibéraux partisans d'une baisse de la fiscalité et keynésiens partisans d'une relance de la consommation interne. Toutefois, l'intensité de la tempête politique en cours, nous oblige à aller au-delà du débat économique : il y a en effet une disproportion flagrante entre le volume d'intérêts financiers affectés (moins important que le laissent croire les titres à coloration sensationnaliste) et la virulence extrême de cet affrontement. Il ne s'agit pas non plus de la nécessité de rembourser la dette externe alors que le pays traverse une situation financière difficile : au contraire, l'Etat jouit d'un important excédent fiscal et la dette externe représente actuellement près de 40% du PIB, contre 80% en 2003, lorsque Nestor Kirchner était président.
Pour comprendre ce qui est en train de se passer, il est nécessaire de revenir au 1er semestre 2008, lorsqu'éclata le conflit entre le gouvernement et la bourgeoisie rurale. A ce moment-là aussi, celui-ci apparut être d'abord économique : le gouvernement essayait de taxer les exportations agricoles, à un moment où le prix des matières premières montait de façon vertigineuse. Les grands groupes de l'agrobusiness s'y opposèrent : alors qu'ils engrangeaient déjà de juteux bénéfices, ils prétendaient profiter encore plus de l'aubaine capitaliste et accaparer la totalité de ces extraordinaires bénéfices. A la grande surprise du gouvernement mais aussi de ces élites agraires, leur fronde fut tout de suite relayée par la quasi totalité des entrepreneurs ruraux, y compris dans des secteurs qui n'étaient pas, par leur spécialisation ou leur localisation, dans une communion d'intérêts avec les grands lobbys. Et, rapidement, les routes barrées, magnifiées par les moyens de communication, firent adhérer les classes bourgeoises et moyennes urbaines : ils se structurèrent en une vague sociale réactionnaire, dont l'intensité n'avait pas eu d'égal dans l'histoire de l'Argentine depuis plus de 50 ans. Ainsi, pour retrouver semblable événement il faut remonter à 1955, lorsqu'une mobilisation massive des classes moyennes conservatrices appuya le putsch oligarchique.
La mobilisation droitière de 2008 fut infestée de factions fascistes, allusions racistes aux classes les plus populaires, insultes au gouvernement « montonero » (c'est-à-dire supposément contrôlé par d'ex guérilleros marxistes recyclés), etc. Cette vague réactionnaire s'est prolongée avec les élections législatives de 2009. La droite y obtint la victoire (et la majorité au Parlement) : avant et après, elle fut constamment soutenue par les grands moyens de communication, la plupart appartenant à une poignée de groupes puissants. Il est actuellement difficile de savoir s'ils maintiennent ou non leur caractère massif : le conflit se développe sans manifestations de soutien populaires. En effet, la grande majorité de la population observe tout cela comme une guéguerre entre groupes de pouvoir au sommet.
A l'aune des malheureuses expériences politiques du dernier quart de siècle et de l'évolution durant les 10 dernières années du conflit entre une droite (toujours plus audace et agressive) et un gouvernement (toujours plus intimidé par celle-ci), il n'est pas difficile d'imaginer un éventuel et prochain « coup d'Etat ». Celui-ci ne reprendrait pas les vieux schémas des interventions militaires directes, ni même le « modèle hondurien » (un putsch avec une façade civile). Non, un tel putsch se baserait plutôt sur un éventail d'alternatives innovantes, combinant des outils variés tels que la manipulation des mécanismes judiciaires, l'usage frénétique de l'arme médiatique, l'utilisation des instruments parlementaires, la mobilisation de franges sociales réactionnaires (dont l'étendue est une donnée importante mais méconnue) incluant des actions violentes de groupes civils dirigés par des structures de sécurité policières ou militaires. Dans ce dernier cas, il faut prendre en compte les possibles interventions des services secrets nord-américains qui ont accumulé un important know-how (savoir-faire) en termes de « putschs civils », à l'image des révolutions colorées ou molles. Certaines furent (pour eux en tout cas) un succès, ainsi la Révolution « orange » en Ukraine (2004), celle qui renversa Milosević (Yougoslavie, 2000), celle dite « des roses » (Géorgie, 2003), celle des « tulipes » (Kirghizistan, 2005), celle « du Cèdre » (Liban, 2005). D'autres furent un échec cuisant, (toujours pour eux en tout cas) ainsi la « Révolution blanche » (Biélorussie, 2006), la « verte » (en Iran en 2009) ou encore la « Révolution Twitter » (Moldavie, 2009). Toutes ces « révolutions », qui ont été tout ou partie orchestrées par les services secrets états-uniens, ont un point commun : les dynamiques convergentes entre groupes civils et grands médias s'opposaient à des gouvernements considérés comme « indésirables » par l'Empire. Elles furent couronnées de succès face à des Etats empêtrés dans des crises profondes ; mais elles échouèrent lorsque les structures étatiques purent résister et/ou lorsque les masses populaires leur firent face.
Les racines
Quelles sont les racines de cette avalanche droitière ? Elle ne peut pas être uniquement attribuée au mécontentement des élites entrepreneuriales et des classes bourgeoises face à des politiques à la fois volontaristes et radicales de redistribution des revenus au profit des pauvres ; ni à des mesures économiques gauchisantes ou étatistes qui affecteraient de façon décisive les affaires des groupes dominants. Au contraire, cette embellie économique qui caractérisa les gouvernements des Kirchner, a été l'occasion de faire des juteux bénéfices pour presque tous les capitalistes. Ainsi, financiers, industries d'exportation ou tournées vers le marché intérieur, grandes entreprises et PME, en profitèrent largement. En effet, l'Argentine a joui de forts taux de croissance du PIB et de substantiels excédents budgétaires, gonflés par l'explosion des recettes d'exportations. Malgré une baisse du chômage, enfin, la distribution des richesses à l'échelle nationale s'est faite dans des conditions quasiment identiques à celles mises en place au moment des réformes néolibérales : pas de menace pour les profits des capitalistes, donc. Le système de gouvernance politique a « permis » de préserver ce qui vacillait en 2001-02 ; et même les étatisations décidées sous Cristina Kirchner, furent en réalité des mesures destinées à préserver le fonctionnement du système, davantage qu'à le modifier. Par exemple, la nationalisation de la sécurité sociale privée, fut précipitée par la crise financière mondiale et par l'insolvabilité des fonds de prévoyance ; de la même façon, nationaliser Aerolíneas Argentinas revenait en fait à éponger (avec de l'argent public) des dettes (contractées par des privés) si énormes qu'elles avaient menées la compagnie à sa liquidation. S'il y a dynamique au niveau des classes bourgeoises, elle tend vers une concentration toujours plus forte des revenus ; et c'est dû à sa propre tendance, intrinsèque, dont le moteur est le parasitisme financier global-local, opérant comme un noyau stratégique et central de ses affaires. En ce sens, les efforts de résistance qu'apporte le gouvernement là où il le peut, est vu par ces élites comme un « interventionnisme insupportable ».
Un autre facteur décisif est l'agressivité croissante des Etats-Unis, acculés
par la crise : ils savent que le temps joue contre eux, et que la décadence de l'unipolarité impérialiste peut leur faire perdre, à tous les niveaux, leurs assises traditionnelles en Amérique
Latine. En fait, cela a déjà commencé avec le processus d'intégration régionale, avec un Brésil toujours plus autonome, avec la longévité du Venezuela chaviste, avec la consolidation d'Evo
Morales en Bolivie, etc. La Maison Blanche est lancée dans une course contre-la-montre : elle étend les opérations militaires héritées de l'ère Bush, que ce soit en Asie ou en Afrique ; elle
parraine le putsch au Honduras et d'autres interventions en Amérique Latine. La chute ou le pourrissement total du gouvernement Kirchneriste serait
pour les Etats-Unis une très bonne nouvelle : cela affaiblirait le Brésil, et réduirait l'espace politique tant du Venezuela que de l'Equateur ou de la Bolivie.
Mais il y a un phénomène extrêmement important que les Kirchner ont sans doute ignoré et qu'une bonne partie de la gauche et des progressistes ont sous-estimé. Il s'agit du changement de nature de la bourgeoisie locale : ses groupes dominants ont constitué une véritable « lumpen-bourgeoisie », et ce réseau permet de connecter les marchés financiers, les tissus industriels, les grands propriétaires agricoles et toutes sortes d'affairistes illégaux (prostitution, trafic de drogues, d'armes, etc.) avec les entreprises de sécurité privées, les mafias policières et judiciaires, des élites politiques et de grands groupes médiatiques. C'est là le plus grand des héritages légués par la dictature, consolidée pendant l'ère Menem.
La politique menée par le gouvernement en faveur des droits de l'Homme, n'a pas seulement affecté les vieux criminels de l'Armée, isolés et déboussolés idéologiquement. Par leur truchement, en les frappant, cette politique a aussi ralenti une vraie dynamique de mise en réseau, au fondement même de la lumpen-bourgeoisie argentine. En creusant le fonctionnement des groupes médiatiques comme « Clarin » (ou non médiatiques comme Macri), on voie apparaître les obscurs liens existant avec des milieux affairistes issus de la dernière dictature, avec des personnages clés des mafias policières, etc. Dans ces cercles dominants, la vague de procès contre d'ex tortionnaires, a pu être considéré comme une « concession » à accorder au vu du climat « gauchisant » au lendemain des évènements de 2001-2002. En maintenant ces « attaques » (des actions en justice légitimes) dans un périmètre somme toute restreint et modeste, les élites se sont assurées de ne pas trop souffrir au niveau de la bonne marche de leurs affaires. Malheureusement, la vague de procès grandit et crût, à tel point que les révélations et la pression populaire devinrent insupportables pour ces élites...
Au final, il est important de remarquer que, en parallèle du processus
d' « humanisation culturelle démocratisant », s'est développé, porté par les grands médias, un processus contraire et à caractère autoritaire : criminaliser les pauvres, condamner
le progressisme qui met les droits de l'Homme au dessus de tout. En un sens, il s'est agi là d'une sorte de revendication indirecte, reliquat de la dernière dictature dont les grands médias ont
pris le relais. Ils se sont centrés sur l'impératif d'employer des méthodes expéditives face à cette « insécurité » croissante, à la délinquance sociale et au désordre dans les rues. Ce
discours a trouvé un terreau favorable dans une fraction importante des classes moyennes et bourgeoises : elles n'osent pas défendre la vieille dictature militaire, discréditée ; mais, avec ces
mots d'ordre et ce programme néofascistes, elles peuvent enfin relever la tête. Ce sont ces gens qui se sont mobilisés en 2008 pour soutenir la bourgeoisie rurale contre le gouvernement
soi-disant « gauchiste » : ils furent à l'avant-garde de la victoire électorale de Mauricio Macri dans la ville de Buenos Aires, et des politiciens de droite aux élections
parlementaires de 2009.
Jouant avec le feu ?
La crise actuelle peut avoir de sérieuses répercussions économiques, c'est ce
qu'espèrent beaucoup de dirigeants politiques de droite, qui rêvent de s'approprier le pouvoir en période de chaos et/ou de passivité populaire. La paralysie de la Banque Centrale ou sa
transformation en un bastion de / pour l'opposition, pourrait ajouter au désordre caractérisant le système monétaire. Elle pourrait dégrader l'ensemble de l'économie, ce qui ajouté à un Tsunami
médiatique, fera du gouvernement une proie facile. En théorie, il se peut que le gouvernement, acculé par la droite, cherche désespérément à élargir sa base populaire, en multipliant les mesures
de redistribution des richesses vers les classes populaires, les nationalisations, etc. Mais la droite craint de moins en moins cette éventualité : cela la rend plus audacieuse, plus sûre de son
impunité. La droite considère que les Kirchner sont trop liés à la bourgeoisie, pour des raisons à la fois psychologiques, idéologiques, pour les intérêts qu'ils représentent ; enfin, parce
qu'une telle alternative de rupture radicale ne leur traverse pas l'esprit. Et de fait, une succession de faits concrets semble leur donner raison. Après tout, Martin Redrado a été désigné
président de la Banque Centrale par Nestor Kirchner et confirmé ensuite par Cristina Kirchner. Et maintenant, ils « découvrent » tous deux que c'est en fait un néolibéral réactionnaire
; ils cherchent à le remplacer par un autre néolibéral ou un fidèle des intérêts financiers.
Mais il y a, aussi, la possibilité que le chaos recherché par la droite, ou les mesures économiques qu'elle prendra sûrement si elle prend la tête du gouvernement, provoquent une gigantesque vague de grogne sociale faisant trembler leur gouvernabilité et réinstallant à plus grande échelle le spectre populaire de 2001-2002. Néanmoins, une telle menace semble chaque jour moins probable aux yeux de cette droite. Elle est en effet convaincue que l'emprise des médias, combinée à un système de répression, certes ponctuel et non ostentatoire, mais énergique, permet toujours de contrôler les classes populaires.
Il est très probable que ces élites dégradées, lancées dans une croisade irrationnelle, soient frappées de myopie sociopolitique prononcée.
Buenos Aires, 12 Janvier
2010
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